« J’étais
heureux parce que je croyais que tu m’aimais. »
Ô
homme ! Il te suffit de posséder un corps pour croire que tu
possèdes ?...
Tu
touches et tu es heureux.
Et
si le démon de la convoitise ne t’atteint pas, tu vas quarante
années ainsi.
Alors
elle a fané, elle avait du sens _comme une douceur_ et toi du bon
sens _pourquoi as-tu cru que ce n’était rien ?_ La vie l’a
érodée _ le sens est une pierre friable_, toi, elle t’a ciselé.
Tu n’as pas pensé à lui apprendre le bon sens _hélas, peut-être
t’avait-elle dit que c’était de la bêtise_, et elle s’est
exaspérée à t’apprendre à écouter, à parler, à caresser, à
sourire ; elle ne sait plus s’arrêter de crier _le crois-tu ?
ce sont ses cris qui ont ciselé ta dureté_ ; où sont-elles sa
finesse, sa patience… les longues tétées par ces nuits sans
sommeil, la distribution de mots à l’enfant qui questionne, et
même ces pleurs, après les cris, car l’adolescent l’a insultée…
As-tu
vu l’églantine, mon homme ? As-tu lu le Petit Prince, et
Ronsard ? Sais-tu comme la rose naît fripée _gare !
viennent les temps où si tu ne les as vues, tu vas les voir, ces
promesses de femmes dont la gaucherie fait la grâce_ puis
s’épanouit, grande ouverte au bon soleil _tu l’aimais, là_
enfin fane, flétrie d’avoir donné, tachée de l’amertume des
pluies
Oh !
soit la sève, mon beau, soit la sève ; nourrit ! c’est
à toi maintenant, elle t’a de sa jeunesse donné sa beauté, son
parfum… car la vie d’une rose n’est pas finie. Et si ce n’est
pas toi la sève, ce sera un autre.
Infidèle,
tu l’abandonnes parce qu’elle fane, parce qu’elle crie, parce
qu’elle ne sait plus ni la finesse, ni la tendresse, parce qu’elle
a perdu le sens sans acquérir le bon sens, parce que tu la vois
s’apprêter à finir ses jours telle qu’elle.
Ou
fidèle, tu la laisses doucement se faner, tu l’aimes encore à
travers le souvenir de sa beauté, et puis elle n’a pas trop crié
alors tu es resté de la pierre dure assez grossière… elle ne t’a
rien demandé, elle ne t’a pas nourri, elle n’a pas creusé la
faim en toi, tu ne t’es pas nourri toi-même non plus, te voilà
bien incapable d’être sa sève tandis qu’elle fane…
Vois,
homme ! Ouvre tes yeux ! Hausse ta tête ! Elargis ton
cœur !
C’est
trop tard… elle a filé.
Tu
connais le fruit de la rose, mon petit homme ?
Il
est rouge et brillant, gonflé et lisse, plein de grains… ne
l’as-tu pas vu devenir fruit, ta fleur ?
Où
étais-tu quand il fallait l’enséver toi ?...
Elle
est devenue fruit de l’air du temps, d’art et de musique, de
pensées et de danses…
Mon
homme… comment n’as-tu pas vu, pas connu tout cela ?
Qu’est-ce
qui t’a bandé les yeux ? Tu es resté plat et sec. De marbre
et infertile. Mais sa soif t’a creusé, ses cris t’ont ciselé.
Tant de choses autres que je ne sais pas t’ont poli, émaillé,
décoré, peaufiné… te voilà puissant et fin, profond et plein…
Et…dans ce verre les jeunes filles à la peau douce veulent boire.
…
Je
ne crois pas que ce soit l’amour qui monte comme une ivresse au
cœur des jeunes filles ! Mais le désarroi.
Tu
y gagnes, homme, damnation ! Jeunes encore, elles ont l’esprit
et le cœur, la finesse, la patience, la douceur, la tendresse, même
l’intelligence et puis, comble !, le rire et la peau vermeille
à leur épaule ronde.
Toi
qu’as-tu à m’offrir ? Ce visage qui ne s’est pas soigné,
où la sagesse _ah !_ a dessiné ses rides, tes habitudes de
vieux malpropre (qu’elle l’épousée, la mère, s’est efforcée
d’enrayer puis s’est efforcée de supporter _oh ! et
maintenant, pour moi, des conseils tu te souviens ? Dérisoire
es-tu. Ta tendresse et ta sagesse ? tu ne les a même pas
apprises de toi-même, c’est la vie qui t’a forcé à apprendre
tout cela ! As-tu une beauté vraie (tes tourments ?
je n’ai pas envie de les savoir ! J’ai le temps d’en
souffrir moi-même bien assez dans les ans qui s’en viennent)
désirable, aimable pour ma beauté ?
Oh
femme ! Tu n’es pas en reste et tu es même plus coupable !
Tu
nais avec l’instinct du corps et l’instinct de l’âme.
Et
puis tu oublies ? Es-tu folle ?
Peu
à peu tu ne gardes que ton corps ou tu ne gardes que ton âme. Tu te
fais fumer de l’encens dans le cerveau et tu abandonnes ton
tablier ?! tu jalouses ton devoir de mère et tu oublies d’être
belle et spirituelle ?
N’étais-tu
pas tout cela à vingt ans ?
A
quoi t’a servi ta sensibilité et par là l’intelligence ? A
dissocier l’âme et le corps, à mépriser les devoirs terrestres ?
Mais es-tu folle, je te dis ?!
Et
puis à quoi t’ont servi les douleurs dans lesquelles tu enfantas ?
Ne l’as-tu pas senti se détacher de toi, l’homme nouveau, la
femme nouvelle, et une âme éclore ? Rompu ma belle, il est !
Tu peux toujours y donner le sein, ce n’est pas ton âme qui passe
en son corps… ! Il est à lui, qu’as-tu !, si vieille à
le jalouser ? Et puis, même en ton sein, il n’était pas de
toi. Il était de toi ET de ton homme. Il est l’humain du « ET »,
de l’union. Et toi-même, rappelle-toi, tu ES par Dieu, par ton
père ET ta mère, par ton mari, enfin par tes enfants.
Vois
les garçons que tu fais. Tu les aspires, folle de désir que tu es
_et tu fabriques ceux qui inassouviront leurs femmes_ tu les vides et
il ne leur reste que leur nature. Ne leur ôte pas leur être !...
tu te souviens ce que c’est l’être ?